Pour les vacances qu’on mérite

C’est la façon de faire rêvée: un employeur qui nous laisse choisir quand et combien de temps on souhaite partir en vacances dans l’année! Une utopie? Pas chez DLGL. «Il n’y a pas de politique de vacances ici, affirme Jacques Guénette. On laisse les gens gérer leur temps. C’est souvent comme ça avec les exécutifs. Mais nous, on l’applique à tous.

«La notion de timing est complexe, poursuit le cofondateur de l’entreprise de Blainville spécialisée dans l’implantation de systèmes intégrés de gestion des ressources humaines, des payes et de régimes de retraite. Il y a les vacances des enfants, de la belle-mère… On ne veut pas se mêler de ça! On dit simplement à nos employés: ne mettez ni vos collègues ni les clients dans l’embarras.»

Jacques Guénette dit ne rien savoir du nombre moyen de vacances pris par les 87 employés de DLGL, qui remplissent néanmoins des feuilles de temps. Mais ces derniers prendraient cinq semaines l’été qu’il ne s’en formaliserait pas. «On reconnaît qu’il y a différentes phases dans la vie des gens, dit-il. Il se peut que le jeune qui sort du cégep prenne moins de vacances que l’employé qui est sur le point d’avoir des jumeaux! Ce qui nous intéresse en fin de compte, c’est le temps travaillé.»

Récemment, les lectrices du magazine Châtelaine ont appris que l’artiste Gregory Charles accordait automatiquement six semaines de congé à tous ses employés (de Groupe Musique Greg et du Mondial Choral), car ceux-ci travaillent très fort pendant l’année. De quoi attirer les Français fraîchement débarqués au Québec! «Ce fut un choc, se rappelle Philippe Mast, associé de Corto.rev (chasseurs de tête et conseillers en développement organisationnel), qui travaillait à l’époque pour le cabinet-conseil américain Hay. À Paris, j’avais droit à cinq semaines de vacances. Lors de mon transfert ici, j’ai négocié trois semaines. Je n’en revenais pas qu’il faille être vieux pour avoir plus de vacances! Comme si on travaillait moins fort en début de carrière. Le système en Europe pour les débutants est plus respectueux.»

Le conseiller en relations de travail Jeremy Raynaud a lui aussi eu une surprise en arrivant de Paris, il y a deux ans. «Je m’en inquiétais, mais finalement, la qualité de vie est supérieure du fait qu’on termine à 17h30 plutôt à 19h. On a ainsi l’impression de profiter de la vie. Le seuil (deux semaines) pourrait être plus élevé, mais il y a du positif dans le fait de travailler au Québec. Pas assez de vacances peut nuire… aux vacances, puis à notre efficacité au travail. En France, on peut avoir jusqu’à huit semaines et demie de vacances (grâce au programme RTT de réduction du temps de travail), mais on travaille généralement beaucoup d’heures le reste de l’année. Il y a un juste milieu à trouver entre les deux cultures.»

Il ne faudrait pas voir l’ajout de semaines de vacances au fil des ans dans la vie d’un salarié comme un bonus, selon Philippe Mast. «Il faudrait repenser cette histoire d’ancienneté, juge-t-il. Déjà que les jeunes sont moins payés. C’est une question d’équité et d’efficacité.

«L’été, j’ai toujours cru qu’il fallait prendre au moins trois semaines de temps d’arrêt, c’est fondamental, ajoute Philippe Mast. De toute façon, pourquoi rester au bureau quand il n’y a pas d’activités importantes?»

Un temps de vacances flexible semble assurer une meilleure planification du travail, mais surtout un faible taux de roulement, particulièrement chez DLGL. «On n’engage pas de gens, car nos employés ne partent pas, lance Jacques Guénette. Je ne connais rien au recrutement! Nous avons les mêmes 87 employés qu’il y a six ans.»

L’augmentation du nombre minimal de jours de congé pourrait intéresser la génération Y et, même, faire partie de ses attentes professionnelles. «Une entreprise qui a du mal à recruter a intérêt à mettre sur la table une semaine de vacances supplémentaire pour être plus attirante», estime Philippe Mast.

«Les jeunes travailleurs préfèrent travailler dans des entreprises où on mesure le rendement davantage que la présence au bureau, souligne Florent Francoeur, PDG de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Ils recherchent la flexibilité des horaires, ils aiment voyager et sont ouverts sur le monde. Ils sont évidemment sensibles au nombre de semaines de vacances offertes.»

Ils sont chanceux, ces Européens!

Quand on se compare… parfois on ne se console pas! Cet été, 71% des Québécois comptent prendre deux semaines de congé ou plus de vacances. De ce pourcentage, la moitié ne prendra congé que deux semaines, et 16%, une semaine ou moins, selon un sondage CROP réalisé pour le compte de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés (CRHA). Parallèlement, 46% des répondants admettent que le nombre de vacances pris est insuffisant pour se reposer.

Au Canada, la norme veut qu’un employeur accorde dix jours de vacances à ses employés, soit deux semaines de congé après un an d’ancienneté. La période s’étire à trois semaines après cinq ans d’ancienneté.

Les Québécois qui voyageront en Europe, cet été, devraient s’abstenir de demander aux résidants sur place à combien de semaines ils ont droit! En Grande-Bretagne, on peut fermer l’ordinateur de notre bureau au minimum pendant six semaines! En France, c’est cinq semaines qui peuvent s’étirer à huit semaines et demie quand on ajoute les heures supplémentaires cumulées dans l’année. En Belgique et en Allemagne, on décroche au moins pendant quatre semaines, selon un classement de la firme Mercer où le Canada figure quatrième avant-dernier… devant la Chine, la Thaïlande et les Philippines.

Bénéficierons-nous un jour de plus de temps pour partir en voyage ou passer des après-midis au bord de la piscine? «Nos relations d’affaires se passent plus naturellement avec les États-Unis où on prend moins de vacances, note Florent Francoeur, PDG de l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. Et comme bien des gens ici travaillent pour la filiale d’une société américaine, ça ne risque pas de changer.»

«Lors des négociations de 2003 et 2010, on a essayé d’augmenter le nombre de semaines de vacances par an de nos 390 salariés, affirme Sylvain Moreau, président du Syndicat des travailleuses et travailleurs de la Brasserie Labatt. Ça n’a pas donné grand-chose. C’est difficile d’aborder le sujet. Cela dit, les employés ne s’en plaignent pas.»

Chez Labatt, après 3 ans d’ancienneté, le salarié a droit à 3 semaines, à 4 après 8 ans, à 5 après 15 ans, à 6 après 20 ans et à 7 après 25 ans.

À la FTQ, on note un fossé entre les entreprises nouvellement syndiquées et les autres. «Dans les conventions collectives qui datent, c’est moins une priorité d’augmenter le nombre de semaines de vacances, affirme le président de la centrale syndicale Michel Arsenault. Les entreprises nouvellement syndiquées en souhaitent davantage. De plus en plus, on demande un mois, lors des négociations.»

Qu’est-ce qui est raisonnable comme temps de congés payés? «Pour recharger ses batteries, il faut un minimum de deux semaines, selon bien des études, répond Florent Francoeur. L’idée des longs week-ends de quatre jours disparaît. Un travailleur plus reposé est plus heureux, donc plus productif. L’employeur y gagne! On estime, au Québec, le coût de l’absentéisme lié à la maladie à 5 milliards de dollars par an et le coût du présentéisme (être au travail, mais sans travailler adéquatement) à 15 milliards.»

«Les vacances sont primordiales pour se ressourcer, ajoute Michel Arsenault. Et elles sont importantes quand on a une jeune famille. Malheureusement, il y a encore des employeurs au Québec qui font sentir à leurs employés que partir en vacances, c’est faire preuve de paresse!»

Toujours selon le sondage Crop-CRHA, 88% des répondants estiment avoir un niveau de stress de faible à modéré à leur retour de vacances. Mais encore faut-il savoir décrocher quand on s’éloigne du lieu de travail! «Environ 40% des travailleurs restent en contact avec le bureau, lors des vacances, dit Florent Francoeur. En 2009, c’était 17%. Anciennement, on enregistrait sur notre répondeur: «Je suis en vacances…» Aujourd’hui, de plus en plus de gens consultent l’internet et leurs courriels de façon régulière.» Et si le patron confisquait le téléphone intelligent de ses employés pendant ses vacances d’été?